Archives pour la catégorie Croissance

Le signal prix dans l’usage de la voiture

La taxa­tion du carbone pour la réduc­tion de l’usage de la voiture parti­cu­lière : utile ou néces­saire ?

Cet article fait suite à l’ar­ticle Au sujet du prix du carbone ques­tion­nant de l’uti­lité ou de la néces­sité du prix à donner au carbone afin de réduire les émis­sions de gaz à effet de serre pour atteindre l’objec­tif des +2°C maxi­mal, le fameux facteur 4 concer­nant les pays riches dont la France fait partie. Dans ce précé­dent article nous avions survolé les diffé­rents impacts du prix du carbone sur les choix de consom­ma­tion : sur l’ali­men­ta­tion, sur l’éner­gie (chauf­fage ou élec­tri­cité rési­den­tielles), sur les trans­ports de personnes. Nous allons ici nous foca­li­ser sur ce dernier aspect : l’im­pact du signal prix sur les émis­sions de gaz à effet de serre dues à l’usage de la voiture parti­cu­lière.
Conti­nuer la lecture

Depuis la crise de 2007–2008, la crois­sance est sur une tendance bien plus faible qu’a­vant !

   Le graphique ci-dessous illustre le propos du direc­teur de la recherche écono­mique chez Natixis, filiale de BPCE, lequel écrit dans son article : « Le FMI s’in­ter­roge sur la crois­sance à moyen terme » :  » Dans son rapport d’avril 2015, le FMI s’in­ter­roge sur la possi­bi­lité de conver­ger vers la trajec­toire de crois­sance d’avant crise. Sa réponse est clai­re­ment néga­tive : la crois­sance poten­tielle, celle qui ne crée pas de tensions infla­tion­nistes, sera dura­ble­ment plus réduite que celle consta­tée avant la crise. [..] On ne retour­nera pas vers la tendance passée mais pire on s’en éloi­gnera de plus en plus. « .

Depuis la crise de 2007-2008, la croissance est sur une tendance bien plus faible qu'avant !

   Cette tendance ne fait donc que confir­mer la baisse tendan­cielle inéluc­table du taux de crois­sance que Jean Gadrey mettait en évidence en 2009 dans son livre « Adieu à la crois­sance ».

   Vous pouvez en retrou­ver un résumé sur son blog. L’ar­ticle «  La baisse tendan­cielle du taux de crois­sance » (oct. 2009) se décom­pose ainsi :

Conti­nuer la lecture

Le décou­plage entre PIB et Empreinte écolo­gique est-il possible ?

On entend encore dire :  » conti­nuons à nous déve­lop­per car cela nous permet­tra d’être écono­mique­ment plus riche et tech­no­lo­gique­ment plus perfor­mant, et donc cela nous permet­tra de résoudre les problèmes écolo­giques « .

Parfois, ceux qui disent cela, pour faire sérieux, évoquent la courbe envi­ron­ne­men­tale de Kuznets, dont la vali­dité est, hélas, contes­tée.

Tentons de poser le problème en deux graphiques montrant les faits, dont ont sait qu’ils sont tétus !

La corré­la­tion Empreinte écolo­gique / PIB par habi­tant d’un pays est mani­feste

correlation_empreinte_ecologique_pib.png

Atten­tion : les échelles sont loga­rith­miques afin de permettre de visua­li­ser sur un même graphique la plupart des grands pays dont les PIB et les empreintes écolo­giques par habi­tant varient d’un facteur 1 à 10 !

L’Empreinte écolo­gique d’un habi­tant d’un pays est donc forte­ment corré­lée au PIB/habi­tant de ce pays (2003). Diffi­le­ment contes­table !

Mais ce qui est globa­le­ment vrai aujourd’­hui peut-il être faux demain et/ou pour certains pays ? Autre­ment dit peut-on décou­pler, la crois­sance du PIB de la crois­sance de l’em­preinte écolo­gique, en parti­cu­lier pour les pays dont cette dernière est IN-SOU-TE-NABLE ? Ces pays sont tous ceux dont l’em­preinte par personne est supé­rieure à 2 ha envi­ron, c’est à dire TOUS les pays dits déve­lop­pés, France incluse bien sûr.

  L’ Alle­magne, l’ex­cep­tion ?

Prenons le cas de l’Al­le­magne, un des rares pays qui a vu son empreinte écolo­gique par habi­tant se réduire depuis 1980 alors que son PIB par habi­tant crois­sait. Sur le graphique ci-dessous, sont repré­sen­tés le PIB/alle­mand (courbe bleue), l’em­preinte écolo­gique/alle­mand (courbe pourpre) entre 1960 et 2005. L’Al­le­magne a mani­fes­te­ment réussi de décou­pler l’em­preinte écolo­gique du PIB de ses habi­tants.

Est-ce suffi­sant ?

Pour cela nous avons prolongé la tendance de l’évo­lu­tion de l’Em­preinte écolo­gique (droite rouge) jusqu’à ce que qu’elle croise la valeur soute­nable (droite verte). Soute­nable signi­fie celle à laquelle chaque être humain à droit si l’on admet qu’elle doit être égale pour tous, Alle­mands, Français, Chinois, Brési­liens, …

Projection_evolution_empreinte_ecologique_allemands_WWF-200.png

  Source : Supplé­ment France du Rapport Planète Vivante 2008, WWF.

  Que consta­tons-nous ?

L’em­preinte écolo­gique d’un alle­mand devient soute­nable à partir de . . . 2067 (envi­ron 1 ha pour chacun des 10 probables milliards d’hu­mains).

  Que pouvons-nous en conclure ?

Au vu de ces tendances, la DETTE ECOLOGIQUE qui conti­nuera à s’ac­cu­mu­ler jusqu’à cette date sera-t-elle rembour­sable ? Et si la charge de cette DETTE, sur laquelle il ne sera pas possible de faire défaut, augmente ?

La charge de cette DETTE, c’est à dire le coût crois­sant qu’il faudra consen­tir à payer pour la rembour­ser, ne conduira-t-il pas à un moment donné à rendre inéluc­table le « défaut de paie­ment », c’est à dire l’ef­fon­dre­ment de nos socié­tés, inca­pables de restau­rer l’en­vi­ron­ne­ment sur lequel s’ap­puie pour­tant leur fameuse crois­sance ?

L’avè­ne­ment du pic de produc­tion du pétrole ainsi que celui de bien d’autres ressources ne consti­tuent-ils pas déjà des obstacles à la restau­ra­tion de notre envi­ron­ne­ment duquel on prélève des quan­ti­tés sans cesse crois­santes de matières premières néces­saires à notre « PIB » ?

Vers la fin de cette vidéo Sans lende­main l’on peut voir les courbes de consom­ma­tion de nombreuses ressources natu­relles NON RENOUVELABLES. C’est vers la 24e minute !

Ques­tion sans réponse : pour que l’em­preinte écolo­gique décroisse à un rythme suffi­sam­ment vite pour que la dette soit rembour­sable, ne faut-il pas que le PIB croisse moins vite, voire DÉCROISSE ?

Mais est-ce la bonne ques­tion ? N’est-elle pas plutôt : étant donné qu’une rapide décrois­sance de notre empreinte écolo­gique est un impé­ra­tif, un objec­tif vital, la ques­tion du sens de l’évo­lu­tion du PIB qui s’en­sui­vra n’est-elle pas dénuée d’in­té­rêt, ou tout au moins secon­daire ?

Cepen­dant, si la ques­tion du décou­plage de la crois­sance et de l’em­preinte écolo­gique vous travaille, alors je vous invite à lire cet article de Jean Gadrey : Alain Lipietz et le « décou­plage » entre crois­sance du PIB et réduc­tion de l’em­preinte écolo­gique.

Le cas de la France et de nos voisins Belges et Espa­gnols

Evolution EE & PIB par habitant France-Belgique-Espagne-All

_________________________________________________

Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous

 Parce qu’un petit dessin vaut mieux qu’un long discours, tout d’abord cinq graphiques se passant de tout commen­taire. Pour une ving­taine de pays de l’OCDE, ils mettent en évidence une corré­la­tion signi­fi­ca­tive entre le niveau d’iné­ga­li­tés (abscisse) et un indi­ca­teur (ordon­née) pris dans les cinq domaines suivants : éduca­tion, santé, insé­cu­rité, inno­va­tion, écolo­gie.

ÉDUCATION : niveau en maths et en lecture/écriture et inéga­li­tés de reve­nus

inegaeduc

SANTÉ : taux d’adoles­cents en surpoids et inéga­li­tés de reve­nus

inegasurpoids

CRIMINALITÉ : taux d’in­car­cé­ra­tion et inéga­li­tés de reve­nus

inegaprisons

INNOVATION : taux de brevets et inéga­li­tés de reve­nus

inegabrevets

ÉCOLOGIE : taux de recy­clage et inéga­li­tés de reve­nus inengarecyclage

   Ces graphiques, repro­duits et commen­tés ci-dessous, sont tirés de l’ou­vrage Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous (2013) de Kate Pickett et Richard Wilkin­son, profes­seurs et cher­cheurs en épidé­mio­lo­gie dans des univer­si­tés anglaise et étasu­nienne. Ils y défendent la thèse origi­nale selon laquelle les inéga­li­tés sont néfastes pour tous, y compris pour les riches, à cause des tensions et des stress qu’elles causent.

   La rela­tion de cause à effet n’y est pas démon­trée mais un fais­ceau de corré­la­tion permet de l’ima­gi­ner comme très probable : ainsi il est démon­tré que le PIB par habi­tant pèse bien moins que le niveau des inéga­li­tés au sein d’une société sur l’al­lon­ge­ment de l’es­pé­rance de vie, le niveau de la crimi­na­lité, le taux de mater­nité précoce ou même la consom­ma­tion d’eau. Le niveau des inéga­li­tés pèse en revanche énor­mé­ment dans des domaines aussi variés que l’édu­ca­tion, le surpoids des adoles­cents, l’em­pri­son­ne­ment, mais aussi, plus surpre­nant, l’in­no­va­tion ou encore le recy­clage. C’est ce qu’illustre ci-dessous les cinq graphiques les plus signi­fi­ca­tifs de l’ou­vrage  mettant en évidence certaines corré­la­tions surpre­nantes.

   Que vous en soyez convaincu d’avance ou pas, ces quelques graphiques d’in­ter­pré­ta­tions aisés inter­pel­le­ront, il faut l’es­pé­rer, vos connais­sances réfrac­taires à la redis­tri­bu­tion qui serait de l’as­sis­ta­nat, lequel serait la cause prin­ci­pale du chômage, entre autres maux qui rongent notre société.

   À la suite de ces graphiques dont nous préci­sions les sources, vous trou­ve­rez de larges extraits de la préface.

Sources des cinq graphiques les plus marquants de l’ou­vrage : rela­tion entre inéga­li­tés de reve­nus et, éduca­tion, surpoids, crimi­na­lité, inno­va­tion, et recy­clage

    Pour les cinq graphiques présen­tées ci-dessus et repris ci-dessous, les inéga­li­tés de reve­nus (abscisse) sont mesu­rées à l’aune du rapport entre les reve­nus des 20% les plus riches et ceux des 20% les plus pauvres (source : Rapport sur le déve­lop­pe­ment humain, programme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment, 2003–2006).

Éduca­tion : niveau en maths et en lecture/écri­ture et inéga­li­tés de reve­nus

inegaeduc
Figure 8.1, page 168 Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : rapport PISA 2003. Les données inter­na­tio­nales harmo­ni­sées sur les niveaux d’ins­truc­tion proviennent du Programme Inter­na­tio­nal pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA), créé pour faire passer des tests harmo­ni­sés à des élèves de 15 ans dans divers pays.

Santé : taux d’adoles­cents en surpoids et inéga­li­tés de reve­nus

inegasurpoids
Figure 7.2, page 149 Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : les pour­cen­tages d’ado­les­cents de 13 et 15 ans souf­frant de surpoids ont été publiés dans le rapport 2007 de l’UNICEF« La pauvreté des enfants en pers­pec­tive, vue d’en­semble du bien-être des enfants dans les pays riches ».

Crimi­na­lité : taux d’in­car­cé­ra­tion et inéga­li­tés de reve­nus

inegaprisons
Figure 11.1, page 222 Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : les taux de déte­nus proviennent des « Enquêtes des Nations Unies sur les tendances de la crimi­na­lité et le fonc­tion­ne­ment des systèmes de justice pénale » (2000).

Inno­va­tion : taux de brevets et inéga­li­tés de reve­nus

inegabrevets
Figure 15.3, page 329, Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : le taux de brevet provient de l’Or­ga­ni­sa­tion Mondiale de la Propriété Intel­lec­tuelle, Statis­tiques de propriété intel­lec­tuelle, publi­ca­tion A, Genève, OMPI, 2001

Écolo­gie : taux de recy­clage et inéga­li­tés de reve­nus

 inengarecyclage
Figure 15.5, page 340, Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous, © Les Petits matins.

Source : les taux de recy­clage proviennent de l’Austra­lia’s Planet Ark Foun­da­tion Trust

  Certes, cinq graphiques – ou plutôt des dizaines, sur cinq cents pages – ne font pas une démons­tra­tion. Sensible à l’objec­tion, Pascal Canfin répond dans sa préface : « Prises sépa­ré­ment, ces corré­la­tions ne montrent en réalité pas de rapport de cause à effet. Si les socié­tés les plus égali­taires sont aussi celles où le taux de crimi­na­lité est le plus faible, c’est peut-être le fait du hasard. ». « Mais, ajoute-t-il, si les socié­tés les plus égali­taires sont en même temps celles où l’état de santé est le meilleur, où la mobi­lité sociale est la plus forte … le hasard n’est plus possible ».

 Nota : autre présen­ta­tion de ces cinq graphiques sur le site de France Télé­vi­sions.

Préface de Pascal Canfin, extraits :

   Plus les riches sont riches, plus la société dans son ensemble est pros­père. Voilà l’un des piliers de l’idéo­lo­gie néoli­bé­rale. C’est ce que les écono­mistes appellent « l’ef­fet ruis­sel­le­ment » : la richesse des plus aisés descend progres­si­ve­ment dans toute la société grâce à la consom­ma­tion et à la richesse supplé­men­taire qu’ils produisent. L’éga­lité est peut-être dési­rable, mais ce sont les inéga­li­tés qui sont produc­tives et qui, au bout du compte, permettent à tous de vivre mieux.

   Tel est le cœur du raison­ne­ment qui a pu – et peut toujours – rendre légi­time aux yeux de la majo­rité l’ac­crois­se­ment de la richesse d’une mino­rité. Les inéga­li­tés peuvent paraître immo­rales, mais elles consti­tuent un mal pour un bien.

   Page après page, statis­tique après statis­tique, c’est cette thèse centrale du néoli­bé­ra­lisme que ce livre met en pièces. Le PIB par habi­tant pèse bien moins sur l’al­lon­ge­ment de l’es­pé­rance de vie, le niveau de la crimi­na­lité, le taux de mater­nité précoce ou même la consom­ma­tion d’eau que le niveau des inéga­li­tés au sein d’une société. Autre­ment dit, la meilleure poli­tique contre la délinquance – y compris la délinquance finan­cière – est de réduire les inéga­li­tés.

Un livre très influent

   Publié au Royaume Uni en mars 2009, six mois après la chute de la banque Lehman Brothers qui a déclen­ché la crise finan­cière, il rencontre un succès inat­tendu. Trois ans plus tard, 150.000 exem­plaires ont été vendus et le livre est dispo­nible dans 23 pays. Mais il aura fallu attendre 2013 pour dispo­ser d’une traduc­tion en français. […] !!!

   Compte tenu de la montée des inéga­li­tés en France depuis une décen­nie, le lecteur français trou­vera dans ce livre matière à de nombreuses réflexions. […]. Après la crise finan­cière dévas­ta­trice que le monde a connue en 2008, les zéla­teurs de la finance débri­dée ont perdu la bataille des idées. Ce livre vient élar­gir la pers­pec­tive et donne une force supplé­men­taire à notre combat.

   Au Royaume-Uni, en 2009, après trois décen­nies de domi­na­tion idéo­lo­gique du that­ché­risme à droite puis du blai­risme à gauche, ce livre est évidem­ment salué par la gauche social-démo­crate tradi­tion­nelle. The New States­man, la revue intel­lec­tuelle de la gauche britan­nique, le ­ couronne en décembre 2009 comme l’un des dix livres les plus impor­tants de la décen­nie. Son influence a été consi­dé­rable dans le monde anglo­phone. Ed Mili­band, le leader du Parti travailliste, s’y réfè­re… ainsi que David Came­ron, le Premier ministre conser­va­teur, mais aussi l’OCDE et le mouve­ment des indi­gnés améri­cains Occupy Wall Street. Aux États-Unis, le discours média­tique perma­nent, expliquant que la richesse des plus aisés est bonne pour tous, a conduit à retrou­ver des niveaux d’iné­ga­li­tés équi­va­lents à ceux qui exis­taient avant la grande crise finan­cière de . . . 1929. […]

   On pour­rait objec­ter que la multi­pli­ca­tion des statis­tiques montrant le lien entre le niveau d’iné­ga­li­tés et l’état de santé ou le bien-être social ne permet pas d’éta­blir une causa­lité mais, au mieux, une corré­la­tion. Prises sépa­ré­ment, ces corré­la­tions ne montrent en réalité pas de rapport de cause à effet. Si les socié­tés les plus égali­taires sont aussi celles où le taux de crimi­na­lité est le plus faible, c’est peut-être le fait du hasard. Mais si les socié­tés les plus égali­taires sont en même temps les plus sûres, celles ou l’état de santé est le meilleur, où la mobi­lité sociale est la plus forte, … le hasard n’est plus possible. Une fois que vous aurez lu ce livre, il sera diffi­cile de vous convaincre que plus les riches sont riches plus les pauvres vivent mieux.

   Un argu­ment souvent avancé pour défendre les inéga­li­tés est l’es­prit d’en­tre­prise : peut-être que l’on vit mieux dans une société plus égali­taire, mais on innove moins et, à long terme, on s’ap­pau­vrit. Les exemples de Google, Apple et autre Twit­ter aux États-Unis peuvent venir confir­mer cette idée. Pour­tant, le nombre de brevets par habi­tant y est plus faible qu’au Japon, une société égale­ment très inno­vante sur le plan tech­nique et beau­coup plus égali­taire que les États-Unis. En Europe, il y a beau­coup plus d’in­no­va­tions en Finlande et en Alle­magne qu’en Italie et au Portu­gal, des pays pour­tant plus inéga­li­taires. L’es­prit d’ini­tia­tive n’a donc en rien besoin d’un terreau inéga­li­taire pour pros­pé­rer.

   Si les inéga­li­tés sont fina­le­ment assez large­ment accep­tées comme un « mal inéluc­table », c’est aussi parce qu’elles sont cachées. Car les inéga­li­tés sont beau­coup plus fortes qu’on ne le croit géné­ra­le­ment. Para­doxa­le­ment, plus elles sont fortes, moins elles se voient : en effet, plus la société est inéga­li­taire, plus elle est frag­men­tée et moins les personnes de niveaux sociaux diffé­rents se croisent dans l’es­pace public comme privé. Qui sait vrai­ment qu’en France 50 % du patri­moine est possédé par les 10 % des Français les plus riches ?

   Dans cet ouvrage, les auteurs font réfé­rence à une étude marquante publiée en 2011 aux États-Unis. Un échan­tillon de plus de cinq mille Améri­cains se voit présen­ter trois niveaux théo­riques d’iné­ga­li­tés dans une société : aucune inéga­lité ; des inéga­li­tés corres­pon­dant, de facto et sans qu’ils ne le sachent, à la Suède ; et un troi­sième scéna­rio corres­pon­dant à la société améri­caine. Près de 92% des répon­dants ont exprimé une préfé­rence pour la répar­ti­tion « à la suédoise », et ce quelle que soit leur couleur poli­tique : démo­crate ou répu­bli­cain.

   Bien que le livre laisse ouvert le débat sur le « bon » niveau d’iné­ga­li­tés à atteindre et qu’il ne soit pas ­ pres­crip­tif en termes de poli­tiques publiques, il réha­bi­lite l’objec­tif de réduc­tion des inéga­li­tés de reve­nus comme un objec­tif struc­tu­rant des poli­tiques publiques pour obte­nir des effets posi­tifs en matière de santé, de lutte contre la délinquance, de meilleur fonc­tion­ne­ment de l’as­cen­seur social, …

   La première dimen­sion d’une poli­tique redis­tri­bu­tive reste bien sûr la fisca­lité. On le sait, les taux d’im­po­si­tion des plus riches comme des grandes entre­prises sont infé­rieurs à ceux des classes moyennes et des PME. D’où la néces­sité de taxer les reve­nus du capi­tal au même niveau que ceux du travail et de lutter plus effi­ca­ce­ment contre les para­dis fiscaux et l’éva­sion fiscale. Toute­fois, si les inéga­li­tés sont massives, l’im­pôt sur les personnes comme sur les entre­prises est insuf­fi­sant pour les combattre. Car il faut alors atteindre des taux d’im­po­si­tion très impor­tants, poli­tique­ment diffi­ciles à instau­rer dans des socié­tés qui ont accepté en amont des niveaux d’iné­ga­li­tés massifs. Ainsi, les socié­tés où les taux d’im­po­si­tion sont les plus élevés, comme les pays du nord de l’Eu­rope, sont aussi les socié­tés les plus égali­taires, non pas tant parce que l’im­pôt permet de réta­blir l’éga­lité, mais parce que des socié­tés qui valo­risent des taux d’im­pôts élevés sont aussi celles qui produisent le moins d’iné­ga­li­tés avant impôt. Le rôle de l’im­pôt est alors moins de réduire les inéga­li­tés de reve­nus par la redis­tri­bu­tion que de socia­li­ser la produc­tion des biens publics qui béné­fi­cient à tous de manière égale, comme l’édu­ca­tion, la santé, les trans­ports collec­tifs, …

Inéga­li­tés et écolo­gie

   Ce livre intègre [aussi] la ques­tion écolo­gique au cœur de son analyse. Il dépasse ainsi la vision social-démo­crate tradi­tion­nelle, qui consiste à produire le plus possible sans s’in­ter­ro­ger sur la nature de ce qui est produit, pour redis­tri­buer ensuite.

   Les auteurs montrent ainsi qu’à partir d’un certain niveau de richesse collec­tive, l’aug­men­ta­tion supplé­men­taire de cette richesse produit beau­coup moins d’ef­fets posi­tifs que dans les pays plus pauvres, où la crois­sance du PIB est une des condi­tions de l’amé­lio­ra­tion du bien-être. Un tel débat sur la crois­sance peut paraître décalé tant la recherche de la crois­sance du PIB semble faire l’objet d’un consen­sus absolu et consti­tuer l’al­pha et l’oméga de toute poli­tique. Moins la crois­sance est là, plus elle appa­raît dési­rable. Pour­tant, même si cela reste un débat souvent diffi­cile à faire entendre pour le respon­sable poli­tique que je suis, je crois, en tant qu’é­co­lo­giste, qu’il est plus que jamais néces­saire de le faire vivre. Compte tenu de notre évolu­tion démo­gra­phique comme des gains de produc­ti­vité de plus en plus faibles réali­sés chaque année, ce que les écono­mistes appellent notre « crois­sance poten­tielle », c’est-à-dire la crois­sance que nous pour­rions réali­ser si tout allait bien, ne dépasse plus les 1,5 à 2 % par an, bien loin des niveaux atteints pendant les fameuses Trente Glorieuses. L’éco­no­mie française entre donc dura­ble­ment dans une ère de crois­sance faible. Le lecteur pourra objec­ter que des pays euro­péens connaissent une crois­sance plus forte, et citer – néces­sai­re­ment – l’Al­le­magne. Pour­tant, à y regar­der de près, l’Al­le­magne connaît, elle aussi, une crois­sance faible, de 0,7 % en 2012 et de 0,3 % prévu en 2013.

   Plutôt que de masquer cette réalité, il nous faut l’af­fron­ter. Tim Jack­son, auteur d’un ouvrage de réfé­rence, Pros­pé­rité sans crois­san­ce*, résume bien la situa­tion : « La crois­sance est insou­te­nable, la décrois­sance est instable. » En effet, notre modèle de crois­sance ignore les limites de la planète, et si tous les êtres humains vivaient comme les Français il nous faudrait 2,5 planètes. Or – je crois que c’est un fait établi – nous n’en avons qu’une ! La Banque mondiale, qui n’est pas à propre­ment parler une offi­cine écolo­giste, parle des « effets cata­clys­miques » du chan­ge­ment clima­tique dans les décen­nies à venir. Et il ne s’agit plus du bien-être des géné­ra­tions futures mais bien des géné­ra­tions présentes qui vivront tout au long de ce siècle. La crois­sance du PIB selon le modèle actuel est donc insou­te­nable.

   Mais la décrois­sance du PIB est poli­tique­ment et socia­le­ment instable. Malheu­reu­se­ment, la Grèce expé­ri­mente actuel­le­ment cette décrois­sance : le PIB y a reculé de plus de 25 % depuis 2008. Cela engendre une telle souf­france et une telle désta­bi­li­sa­tion de la société que c’est la démo­cra­tie elle-même qui en est fragi­li­sée.

   Le seul projet poli­tique réaliste pour la décen­nie qui vient est donc à mes yeux le suivant : comment rendre notre modèle de crois­sance plus soute­nable pour éviter de devoir décroître face aux limites de la planète, et comment rendre plus stable socia­le­ment un état de crois­sance très faible pour éviter d’avoir à recher­cher en perma­nence une crois­sance insou­te­nable ?

   Pour réali­ser ce nouveau projet pour la gauche, il faut juste­ment réduire les inéga­li­tés. On le sait depuis les travaux du socio­logue Thor­stein Veblen en 1899, le modèle de consom­ma­tion des plus riches sert de réfé­rence pour l’en­semble de la société. Les médias et la publi­cité nous renvoient une norme idéale de consom­ma­tion qui n’est en fait acces­sible qu’à une toute petite mino­rité. Faire d’un modèle de consom­ma­tion insou­te­nable sur le plan envi­ron­ne­men­tal une réfé­rence tout en sachant que ce modèle est réservé à une infime mino­rité relève d’une forme de torture psycho­lo­gique collec­tive qui n’est pas sans expliquer, je le crois, une partie de nos souf­frances. La réduc­tion des inéga­li­tés possède donc un double béné­fice : elle dimi­nue la consom­ma­tion osten­ta­toire des plus aisés et améliore le bien-être, maté­riel et psycho­lo­gique, d’un nombre beau­coup plus impor­tant de personnes, rendant ainsi la société plus stable.

   Une vision écolo­gique de la lutte contre les inéga­li­tés de revenu conduit néces­sai­re­ment à se poser la ques­tion de la diffé­ren­cia­tion sociale. Comme le rappellent les auteurs de cet ouvrage, la consom­ma­tion de produits ne répond pas d’abord à une logique de besoin mais à une logique de diffé­ren­cia­tion sociale. La consom­ma­tion est un signe exté­rieur de richesse et de trans­fert des quali­tés du produit consommé sur la personne qui consomme (si je consomme un produit excep­tion­nel, c’est parce que je le suis aussi). Nos socié­tés de consom­ma­tion font juste­ment de cette consom­ma­tion le mode de diffé­ren­cia­tion par excel­lence. Or, le désir de diffé­ren­cia­tion indi­vi­duelle est aussi un héri­tage posi­tif de la Renais­sance et de l’hu­ma­nisme. Ainsi, les formes d’or­ga­ni­sa­tion qui cherchent à refou­ler ce désir sont loin d’être des modèles. Je pense bien sûr aux socié­tés tota­li­taires des années 1930 mais aussi à tous les fonda­men­ta­lismes reli­gieux qui font de la ressem­blance la norme. Il nous reste donc à inven­ter au XXIe siècle un modèle de société qui recon­naît le désir de diffé­ren­cia­tion mais qui le réalise en dehors de la consom­ma­tion de biens maté­riels, dont la multi­pli­ca­tion à l’échelle de la planète est propre­ment insou­te­nable. Voilà un beau défi pour tous ceux qui s’in­té­ressent à la Poli­tique avec un P majus­cule !

À propos des auteurs

   * Richard Wilkin­son a joué un rôle majeur dans les recherches inter­na­tio­nales consa­crées aux déter­mi­nants de la santé. Il a étudié l’his­toire de l’éco­no­mie à la London School of Econo­mics avant de se former en épidé­mio­lo­gie. Il est aussi profes­seur émérite à l’école de méde­cine de l’uni­ver­sité de Nottin­gham, profes­seur hono­raire de l’Univer­sity College de Londres et profes­seur invité de l’uni­ver­sité de York (Angle­terre).
* Kate Pickett est profes­seur d’épi­dé­mio­lo­gie à l’uni­ver­sité de York et membre du person­nel scien­ti­fique du Natio­nal Insti­tute for Health Research. Elle a étudié l’an­thro­po­lo­gie physique à Cambridge, les sciences nutri­tion­nelles à Cornell et l’épi­dé­mio­lo­gie à l’uni­ver­sité de Cali­for­nie-Berke­ley (États-Unis).

______________________
* Pros­pé­rité sans crois­sance. La tran­si­tion vers une écono­mie durable, Tim Jack­son, 2010.

La crois­sance est termi­née !

Pourquoi la crois­sance, c’est fini ?

Lorsque le mot « crois­sance » est cité 84 fois dans le commu­niqué du G20 de juin 2012, on peut penser que la ques­tion mérite d’être posée. Aussi, si vous avez une petite heure à consa­crer au sujet, je vous recom­mande vive­ment cet article en quatre parties de Jean Gadrey, profes­seur émérite d’éco­no­mie à l’Uni­ver­sité de Lille1, membre de la commis­sion Stiglitz sur les nouveaux indi­ca­teurs de richesse.

L’ar­ticle «  La baisse tendan­cielle du taux de crois­sance » (oct. 2009) se décom­pose ainsi :

Et si l’ar­ticle vous a plu, je ne saurais que vous recom­man­der la lecture de son livre « Adieu à la crois­sance »(192 p. 14 €, déc. 2011).

   Je vous invite égale­ment à lire l’in­ter­view de Dennis Meadows, co-auteur du rapport « Halte à la crois­sance ? » établi en 1972. Une actua­li­sa­tion« The limits to Growth – The 30-year update », sortie en 2004, a été traduite en français « Les limites à la crois­sance » en . . . 2012 ! L’ac­tua­li­sa­tion conforte les projec­tions faites en 1972. Lire l’in­ter­view :Nous n’avons pas mis fin à la crois­sance, la nature va s’en char­ger et La crois­sance mondiale va s’ar­rê­ter (juin 2012).

Sinon, prenez 5–10 mn pour lire ci-dessous un court résumé de l’ar­ticle de J.Gadrey sus-cité.

   L’ar­ticle « la baisse tendan­cielle du taux de crois­sance » de Jean Gadrey en quelques lignes et graphiques.

Premier constat, la baisse tendan­cielle du taux de crois­sance de 1950 à 2014 est UN FAIT :taux_croissance_france_1950-2014Source : Taux de crois­sance française de 1950 à 2014, INSEE,

    Remarque : Le taux de crois­sance est géné­ra­le­ment fourni sans tenir compte de l’aug­men­ta­tion de la popu­la­tion. Or ce qui importe ce n’est pas la taille du gâteau (PIB) mais la taille des parts (PIB/habi­tant, cf. Bonus en fin d’ar­ticle). Ce qui conduit à accen­tuer sensi­ble­ment la pente, la popu­la­tion française augmen­tant.

   Ce constat réalisé, Jean Gadrey fait l’in­ven­taire des causes struc­tu­relles :

  1. Impor­tance du secteur des services où les gains de produc­ti­vité sont de fait limi­tés : on ne peut obte­nir des gains de produc­ti­vité aussi impor­tants que ceux qui ont permis de réduire l’em­ploi dans l’agri­cul­ture (méca­ni­sa­tion, remem­bre­ment) et l’in­dus­trie (robo­ti­sa­tion). D’au­tant qu’en 2012, des gains substan­tiels ont déjà été atteints grâce à l’in­for­ma­ti­sa­tion et la mise en réseau (collecte de l’in­for­ma­tion). Comment augmen­ter la produc­ti­vité d’un ensei­gnant, d’un soignant, d’un travailleur social, d’un conseiller, . . . Plus crûment : à quand l’en­sei­gnant ou le méde­cin robot ?

  2. Renché­ris­se­ment du coût de l’éner­gie (hydro­car­bures) et des ressources natu­relles (mine­rais, …) : le prix du pétrole a été multi­plié par un facteur deux à trois depuis 1975 pour des raisons poli­tiques (OPEP). Le pétrole a passé son pic de produc­tion autour du milieu des années 2000. Ce fait physique conduit à une tendance haus­sière durable du prix du baril jusqu’à un niveau voisin des autres sources d’éner­gies, renou­ve­lables (photo­vol­taïque, renou­ve­lable, biomasse, …) ou non (pétrole non conven­tion­nel, sables bitu­mi­neux, gaz de schistes …) ;Prix pétrole 1861-2005 BP-2007

   Ainsi il faut désor­mais faire mieux avec moins alors que durant les trente glorieuses l’on a fait mieux avec plus : de 1945 à 1980, multi­pli­ca­tion par CINQ de la quan­tité de pétrole par habi­tant au niveau mondial puis, après une dimi­nu­tion de 20%, le niveau stagne depuis 1985. Proba­ble­ment bais­sera-t-il encore étant donné l’ac­crois­se­ment de la popu­la­tion mondiale.

   Rajou­tez à tout cela 40 ans de vie à crédit (dettes publiques et privées) et une dette écolo­gique (chan­ge­ment clima­tique, effon­dre­ment de la biodi­ver­sité, . . . ) sur laquelle nous ne pour­rons faire défaut, et il n’y a plus qu’à espé­rer le retour de Jésus !

   Et à ceux qui pense­raient que la France décline(rait) à cause des 35 h, des dépenses publiques, de l’immi­gra­tion, des minima sociaux, des allo­ca­tions fami­liales, des fraudes aux pres­ta­tions sociales, de trop-de-fonc­tion­naires, des grèves, de la fisca­lité, des allo­ca­tions chômage, des rigi­di­tés du contrat de travail, de la retraite à 60 ans, . . . ,  je propose le graphique suivant : il met en évidence la baisse tendan­cielle du taux de crois­sance de quatorze pays repré­sen­ta­tifs de l’OCDE de 1962 à aujourd’­hui. Notons que certains ne sont pas des exemples en terme de justices, sociale et écono­mique.

   Au point de vue mondial, l’OCDE dans son rapport Hori­zon 2060 : pers­pec­tives de crois­sance écono­mique globale à long terme (2012), écrit à la page 8 :  » De plus de 7 % par an pendant les dix dernières années, la crois­sance des pays hors OCDE tombera aux alen­tours de 5 % dans les années 2020 puis à envi­ron la moitié de ce taux à l’ho­ri­zon 2050, tandis que la crois­sance tendan­cielle de la zone OCDE s’éta­blira autour de 1,75% à 2,25% par an en moyenne. »

   Si ce résumé person­nel ne vous convainc pas alors lisez les quatre parties de l’ar­ticle « La baisse tendan­cielle du taux de crois­sance » (J. Gadrey, oct. 2009) :

Le graphique ci-dessous synthé­tise les tendances prédites dans le rapport Meadows en 1972 (courbes en poin­tillés) et obser­vées depuis (courbes conti­nues) sur la période 1970–2000.

   Confon­dant, non ?

Espé­rons que l’hu­ma­nité réagira avant l’ef­fon­dre­ment prévi­sible d’ici 10 à 20 ans.À moins qu’il n’ait commencé en juillet 2007 avec la crise des subprimes, la chute de Lehman Brothers , . . .

À la date de cet article le sommet de la Terre Rio+20 vient de se termi­ner en retrait sur les enga­ge­ments du premier sommet de la Terre de Rio en 1992, c’est à dire sur . . . RIEN !

_________________________________
Bonus 
: autre présen­ta­tion de la baisse tendan­cielle du taux de crois­sance, par décen­nie et par habi­tant, par Olivier Berruyer de l’ex­cellent blog Les Crises :

Et main­te­nant, si vous y croyez encore un peu, je vous invite à enton­ner avec La Pari­sienne Libé­rée, cette prière à la crois­sance :