Archives pour la catégorie Croissance

Le signal prix dans l’usage de la voiture

La taxation du carbone pour la réduction de l’usage de la voiture particulière : utile ou nécessaire ?

Cet article fait suite à l’article Au sujet du prix du carbone questionnant de l’utilité ou de la nécessité du prix à donner au carbone afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre pour atteindre l’objectif des +2°C maximal, le fameux facteur 4 concernant les pays riches dont la France fait partie. Dans ce précédent article nous avions survolé les différents impacts du prix du carbone sur les choix de consommation : sur l’alimentation, sur l’énergie (chauffage ou électricité résidentielles), sur les transports de personnes. Nous allons ici nous focaliser sur ce dernier aspect : l’impact du signal prix sur les émissions de gaz à effet de serre dues à l’usage de la voiture particulière.
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Depuis la crise de 2007-2008, la croissance est sur une tendance bien plus faible qu’avant !

   Le graphique ci-dessous illustre le propos du directeur de la recherche économique chez Natixis, filiale de BPCE, lequel écrit dans son article « Le FMI s’interroge sur la croissance à moyen terme » :  » Dans son rapport d’avril 2015, le FMI s’interroge sur la possibilité de converger vers la trajectoire de croissance d’avant crise. Sa réponse est clairement négative : la croissance potentielle, celle qui ne crée pas de tensions inflationnistes, sera durablement plus réduite que celle constatée avant la crise. [..] On ne retournera pas vers la tendance passée mais pire on s’en éloignera de plus en plus. « .

Depuis la crise de 2007-2008, la croissance est sur une tendance bien plus faible qu'avant !

   Cette tendance ne fait donc que confirmer la baisse tendancielle inéluctable du taux de croissance que Jean Gadrey mettait en évidence en 2009 dans son livre « Adieu à la croissance ».

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Le découplage entre PIB et Empreinte écologique est-il possible ?

On entend encore dire :  » continuons à nous développer car cela nous permettra d’être économiquement plus riche et technologiquement plus performant, et donc cela nous permettra de résoudre les problèmes écologiques « .

Parfois, ceux qui disent cela, pour faire sérieux, évoquent la courbe environnementale de Kuznets, dont la validité est, hélas, contestée.

Tentons de poser le problème en deux graphiques montrant les faits, dont ont sait qu’ils sont tétus !

La corrélation Empreinte écologique / PIB par habitant d’un pays est manifeste

correlation_empreinte_ecologique_pib.png

Attention : les échelles sont logarithmiques afin de permettre de visualiser sur un même graphique la plupart des grands pays dont les PIB et les empreintes écologiques par habitant varient d’un facteur 1 à 10 !

L’Empreinte écologique d’un habitant d’un pays est donc fortement corrélée au PIB/habitant de ce pays (2003). Diffilement contestable !

Mais ce qui est globalement vrai aujourd’hui peut-il être faux demain et/ou pour certains pays ? Autrement dit peut-on découpler, la croissance du PIB de la croissance de l’empreinte écologique, en particulier pour les pays dont cette dernière est IN-SOU-TE-NABLE ? Ces pays sont tous ceux dont l’empreinte par personne est supérieure à 2 ha environ, c’est à dire TOUS les pays dits développés, France incluse bien sûr.

  L’ Allemagne, l’exception ?

Prenons le cas de l’Allemagne, un des rares pays qui a vu son empreinte écologique par habitant se réduire depuis 1980 alors que son PIB par habitant croissait. Sur le graphique ci-dessous, sont représentés le PIB/allemand (courbe bleue), l’empreinte écologique/allemand (courbe pourpre) entre 1960 et 2005. L’Allemagne a manifestement réussi de découpler l’empreinte écologique du PIB de ses habitants.

Est-ce suffisant ?

Pour cela nous avons prolongé la tendance de l’évolution de l’Empreinte écologique (droite rouge) jusqu’à ce que qu’elle croise la valeur soutenable (droite verte). Soutenable signifie celle à laquelle chaque être humain à droit si l’on admet qu’elle doit être égale pour tous, Allemands, Français, Chinois, Brésiliens, …

Projection_evolution_empreinte_ecologique_allemands_WWF-200.png

  Source : Supplément France du Rapport Planète Vivante 2008, WWF.

  Que constatons-nous ?

L’empreinte écologique d’un allemand devient soutenable à partir de . . . 2067 (environ 1 ha pour chacun des 10 probables milliards d’humains).

  Que pouvons-nous en conclure ?

Au vu de ces tendances, la DETTE ECOLOGIQUE qui continuera à s’accumuler jusqu’à cette date sera-t-elle remboursable ? Et si la charge de cette DETTE, sur laquelle il ne sera pas possible de faire défaut, augmente ?

La charge de cette DETTE, c’est à dire le coût croissant qu’il faudra consentir à payer pour la rembourser, ne conduira-t-il pas à un moment donné à rendre inéluctable le « défaut de paiement », c’est à dire l’effondrement de nos sociétés, incapables de restaurer l’environnement sur lequel s’appuie pourtant leur fameuse croissance ?

L’avènement du pic de production du pétrole ainsi que celui de bien d’autres ressources ne constituent-ils pas déjà des obstacles à la restauration de notre environnement duquel on prélève des quantités sans cesse croissante les matières premières nécessaire à notre « PIB » ?

Vers la fin de cette video Sans lendemain l’on peut voir les courbes de consommation de nombreuses ressources naturelles NON RENOUVELABLES. C’est vers la 24e minute !

Question sans réponse : pour que l’empreinte écologique décroisse à un rythme suffisamment vite pour que la dette soit remboursable, ne faut-il pas que le PIB croisse moins vite, voire DÉCROISSE ?

Mais est-ce la bonne question ? N’est-elle pas plutôt : étant donné qu’une rapide décroissance de notre empreinte écologique est un impératif, un objectif vital, la question du sens de l’évolution du PIB qui s’ensuivra n’est-elle pas dénuée d’intérêt, ou tout au moins secondaire ?

Cependant, si la question du découplage de la croissance et de l’empreinte écologique vous travaille, alors je vous invite à lire cet article de Jean Gadrey : Alain Lipietz et le « découplage » entre croissance du PIB et réduction de l’empreinte écologique.

Le cas de la France et de nos voisins Belges et Espagnols

Evolution EE & PIB par habitant France-Belgique-Espagne-All

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Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous

 Parce qu’un petit dessin vaut mieux qu’un long discours, tout d’abord cinq graphiques se passant de tout commentaire. Pour une vingtaine de pays de l’OCDE, ils mettent en évidence une corrélation significative entre le niveau d’inégalités (abscisse) et un indicateur (ordonnée) pris dans les cinq domaines suivants : éducation, santé, insécurité, innovation, écologie.

ÉDUCATION : niveau en maths et en lecture/écriture et inégalités de revenus

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SANTÉ : taux d’adolescents en surpoids et inégalités de revenus

inegasurpoids

CRIMINALITÉ : taux d’incarcération et inégalités de revenus

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INNOVATION : taux de brevets et inégalités de revenus

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ÉCOLOGIE : taux de recyclage et inégalités de revenus inengarecyclage

   Ces graphiques, reproduits et commentés ci-dessous, sont tirés de l’ouvrage Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous (2013) de Kate Pickett et Richard Wilkinson, professeurs et chercheurs en épidémiologie dans des universités anglaise et étasunienne. Ils y défendent la thèse originale selon laquelle les inégalités sont néfastes pour tous, y compris pour les riches, à cause des tensions et des stress qu’elles causent.

   La relation de cause à effet n’y est pas démontrée mais un faisceau de corrélation permet de l’imaginer comme très probable : ainsi il est démontré que le PIB par habitant pèse bien moins que le niveau des inégalités au sein d’une société sur l’allongement de l’espérance de vie, le niveau de la criminalité, le taux de maternité précoce ou même la consommation d’eau. Le niveau des inégalités pèse en revanche énormément dans des domaines aussi variés que l’éducation, le surpoids des adolescents, l’emprisonnement, mais aussi, plus surprenant, l’innovation ou encore le recyclage. C’est ce qu’illustre ci-dessous les cinq graphiques les plus significatifs de l’ouvrage  mettant en évidence certaines corrélations surprenantes.

   Que vous en soyez convaincu d’avance ou pas, ces quelques graphiques d’interprétations aisés interpelleront, il faut l’espérer, vos connaissances réfractaires à la redistribution qui serait de l’assistanat, lequel serait la cause principale du chômage, entre autres maux qui rongent notre société.

   À la suite de ces graphiques dont nous précisions les sources, vous trouverez de larges extraits de la préface.

Sources des cinq graphiques les plus marquants de l’ouvrage : relation entre inégalités de revenus et, éducation, surpoids, criminalité, innovation, et recyclage

    Pour les cinq graphiques présentées ci-dessus et repris ci-dessous, les inégalités de revenus (abscisse) sont mesurées à l’aune du rapport entre les revenus des 20% les plus riches et ceux des 20% les plus pauvres (source : Rapport sur le développement humain, programme des Nations unies pour le développement, 2003-2006).

Éducation : niveau en maths et en lecture/écriture et inégalités de revenus

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Figure 8.1, page 168 Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : rapport PISA 2003. Les données internationales harmonisées sur les niveaux d’instruction proviennent du Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA), créé pour faire passer des tests harmonisés à des élèves de 15 ans dans divers pays.

Santé : taux d’adolescents en surpoids et inégalités de revenus

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Figure 7.2, page 149 Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : les pourcentages d’adolescents de 13 et 15 ans souffrant de surpoids ont été publiés dans le rapport 2007 de l’UNICEF« La pauvreté des enfants en perspective, vue d’ensemble du bien-être des enfants dans les pays riches ».

Criminalité : taux d’incarcération et inégalités de revenus

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Figure 11.1, page 222 Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : les taux de détenus proviennent des « Enquêtes des Nations Unies sur les tendances de la criminalité et le fonctionnement des systèmes de justice pénale » (2000).

Innovation : taux de brevets et inégalités de revenus

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Figure 15.3, page 329, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : le taux de brevet provient de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, Statistiques de propriété intellectuelle, publication A, Genève, OMPI, 2001

Écologie : taux de recyclage et inégalités de revenus

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Figure 15.5, page 340, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, © Les Petits matins.

Source : les taux de recyclage proviennent de l’Australia’s Planet Ark Foundation Trust

  Certes, cinq graphiques – ou plutôt des dizaines, sur cinq cents pages – ne font pas une démonstration. Sensible à l’objection, Pascal Canfin répond dans sa préface : « Prises séparément, ces corrélations ne montrent en réalité pas de rapport de cause à effet. Si les sociétés les plus égalitaires sont aussi celles où le taux de criminalité est le plus faible, c’est peut-être le fait du hasard. ». « Mais, ajoute-t-il, si les sociétés les plus égalitaires sont en même temps celles où l’état de santé est le meilleur, où la mobilité sociale est la plus forte … le hasard n’est plus possible ».

 Nota : autre présentation de ces cinq graphiques sur le site de France Télévisions.

Préface de Pascal Canfin, extraits :

   Plus les riches sont riches, plus la société dans son ensemble est prospère. Voilà l’un des piliers de l’idéologie néolibérale. C’est ce que les économistes appellent « l’effet ruissellement » : la richesse des plus aisés descend progressivement dans toute la société grâce à la consommation et à la richesse supplémentaire qu’ils produisent. L’égalité est peut-être désirable, mais ce sont les inégalités qui sont productives et qui, au bout du compte, permettent à tous de vivre mieux.

   Tel est le cœur du raisonnement qui a pu – et peut toujours – rendre légitime aux yeux de la majorité l’accroissement de la richesse d’une minorité. Les inégalités peuvent paraître immorales, mais elles constituent un mal pour un bien.

   Page après page, statistique après statistique, c’est cette thèse centrale du néolibéralisme que ce livre met en pièces. Le PIB par habitant pèse bien moins sur l’allongement de l’espérance de vie, le niveau de la criminalité, le taux de maternité précoce ou même la consommation d’eau que le niveau des inégalités au sein d’une société. Autrement dit, la meilleure politique contre la délinquance – y compris la délinquance financière – est de réduire les inégalités.

Un livre très influent

   Publié au Royaume Uni en mars 2009, six mois après la chute de la banque Lehman Brothers qui a déclenché la crise financière, il rencontre un succès inattendu. Trois ans plus tard, 150.000 exemplaires ont été vendus et le livre est disponible dans 23 pays. Mais il aura fallu attendre 2013 pour disposer d’une traduction en français. […] !!!

   Compte tenu de la montée des inégalités en France depuis une décennie, le lecteur français trouvera dans ce livre matière à de nombreuses réflexions. […]. Après la crise financière dévastatrice que le monde a connue en 2008, les zélateurs de la finance débridée ont perdu la bataille des idées. Ce livre vient élargir la perspective et donne une force supplémentaire à notre combat.

   Au Royaume-Uni, en 2009, après trois décennies de domination idéologique du thatchérisme à droite puis du blairisme à gauche, ce livre est évidemment salué par la gauche social-démocrate traditionnelle. The New Statesman, la revue intellectuelle de la gauche britannique, le ­ couronne en décembre 2009 comme l’un des dix livres les plus importants de la décennie. Son influence a été considérable dans le monde anglophone. Ed Miliband, le leader du Parti travailliste, s’y réfère… ainsi que David Cameron, le Premier ministre conservateur, mais aussi l’OCDE et le mouvement des indignés américains Occupy Wall Street. Aux États-Unis, le discours médiatique permanent, expliquant que la richesse des plus aisés est bonne pour tous, a conduit à retrouver des niveaux d’inégalités équivalents à ceux qui existaient avant la grande crise financière de . . . 1929. […]

   On pourrait objecter que la multiplication des statistiques montrant le lien entre le niveau d’inégalités et l’état de santé ou le bien-être social ne permet pas d’établir une causalité mais, au mieux, une corrélation. Prises séparément, ces corrélations ne montrent en réalité pas de rapport de cause à effet. Si les sociétés les plus égalitaires sont aussi celles où le taux de criminalité est le plus faible, c’est peut-être le fait du hasard. Mais si les sociétés les plus égalitaires sont en même temps les plus sûres, celles ou l’état de santé est le meilleur, où la mobilité sociale est la plus forte, … le hasard n’est plus possible. Une fois que vous aurez lu ce livre, il sera difficile de vous convaincre que plus les riches sont riches plus les pauvres vivent mieux.

   Un argument souvent avancé pour défendre les inégalités est l’esprit d’entreprise : peut-être que l’on vit mieux dans une société plus égalitaire, mais on innove moins et, à long terme, on s’appauvrit. Les exemples de Google, Apple et autre Twitter aux États-Unis peuvent venir confirmer cette idée. Pourtant, le nombre de brevets par habitant y est plus faible qu’au Japon, une société également très innovante sur le plan technique et beaucoup plus égalitaire que les États-Unis. En Europe, il y a beaucoup plus d’innovations en Finlande et en Allemagne qu’en Italie et au Portugal, des pays pourtant plus inégalitaires. L’esprit d’initiative n’a donc en rien besoin d’un terreau inégalitaire pour prospérer.

   Si les inégalités sont finalement assez largement acceptées comme un « mal inéluctable », c’est aussi parce qu’elles sont cachées. Car les inégalités sont beaucoup plus fortes qu’on ne le croit généralement. Paradoxalement, plus elles sont fortes, moins elles se voient : en effet, plus la société est inégalitaire, plus elle est fragmentée et moins les personnes de niveaux sociaux différents se croisent dans l’espace public comme privé. Qui sait vraiment qu’en France 50 % du patrimoine est possédé par les 10 % des Français les plus riches ?

   Dans cet ouvrage, les auteurs font référence à une étude marquante publiée en 2011 aux États-Unis. Un échantillon de plus de cinq mille Américains se voit présenter trois niveaux théoriques d’inégalités dans une société : aucune inégalité ; des inégalités correspondant, de facto et sans qu’ils ne le sachent, à la Suède ; et un troisième scénario correspondant à la société américaine. Près de 92% des répondants ont exprimé une préférence pour la répartition « à la suédoise », et ce quelle que soit leur couleur politique : démocrate ou républicain.

   Bien que le livre laisse ouvert le débat sur le « bon » niveau d’inégalités à atteindre et qu’il ne soit pas ­ prescriptif en termes de politiques publiques, il réhabilite l’objectif de réduction des inégalités de revenus comme un objectif structurant des politiques publiques pour obtenir des effets positifs en matière de santé, de lutte contre la délinquance, de meilleur fonctionnement de l’ascenseur social, …

   La première dimension d’une politique redistributive reste bien sûr la fiscalité. On le sait, les taux d’imposition des plus riches comme des grandes entreprises sont inférieurs à ceux des classes moyennes et des PME. D’où la nécessité de taxer les revenus du capital au même niveau que ceux du travail et de lutter plus efficacement contre les paradis fiscaux et l’évasion fiscale. Toutefois, si les inégalités sont massives, l’impôt sur les personnes comme sur les entreprises est insuffisant pour les combattre. Car il faut alors atteindre des taux d’imposition très importants, politiquement difficiles à instaurer dans des sociétés qui ont accepté en amont des niveaux d’inégalités massifs. Ainsi, les sociétés où les taux d’imposition sont les plus élevés, comme les pays du nord de l’Europe, sont aussi les sociétés les plus égalitaires, non pas tant parce que l’impôt permet de rétablir l’égalité, mais parce que des sociétés qui valorisent des taux d’impôts élevés sont aussi celles qui produisent le moins d’inégalités avant impôt. Le rôle de l’impôt est alors moins de réduire les inégalités de revenus par la redistribution que de socialiser la production des biens publics qui bénéficient à tous de manière égale, comme l’éducation, la santé, les transports collectifs, …

Inégalités et écologie

   Ce livre intègre [aussi] la question écologique au cœur de son analyse. Il dépasse ainsi la vision social-démocrate traditionnelle, qui consiste à produire le plus possible sans s’interroger sur la nature de ce qui est produit, pour redistribuer ensuite.

   Les auteurs montrent ainsi qu’à partir d’un certain niveau de richesse collective, l’augmentation supplémentaire de cette richesse produit beaucoup moins d’effets positifs que dans les pays plus pauvres, où la croissance du PIB est une des conditions de l’amélioration du bien-être. Un tel débat sur la croissance peut paraître décalé tant la recherche de la croissance du PIB semble faire l’objet d’un consensus absolu et constituer l’alpha et l’oméga de toute politique. Moins la croissance est là, plus elle apparaît désirable. Pourtant, même si cela reste un débat souvent difficile à faire entendre pour le responsable politique que je suis, je crois, en tant qu’écologiste, qu’il est plus que jamais nécessaire de le faire vivre. Compte tenu de notre évolution démographique comme des gains de productivité de plus en plus faibles réalisés chaque année, ce que les économistes appellent notre « croissance potentielle », c’est-à-dire la croissance que nous pourrions réaliser si tout allait bien, ne dépasse plus les 1,5 à 2 % par an, bien loin des niveaux atteints pendant les fameuses Trente Glorieuses. L’économie française entre donc durablement dans une ère de croissance faible. Le lecteur pourra objecter que des pays européens connaissent une croissance plus forte, et citer – nécessairement – l’Allemagne. Pourtant, à y regarder de près, l’Allemagne connaît, elle aussi, une croissance faible, de 0,7 % en 2012 et de 0,3 % prévu en 2013.

   Plutôt que de masquer cette réalité, il nous faut l’affronter. Tim Jackson, auteur d’un ouvrage de référence, Prospérité sans croissance*, résume bien la situation : « La croissance est insoutenable, la décroissance est instable. » En effet, notre modèle de croissance ignore les limites de la planète, et si tous les êtres humains vivaient comme les Français il nous faudrait 2,5 planètes. Or – je crois que c’est un fait établi – nous n’en avons qu’une ! La Banque mondiale, qui n’est pas à proprement parler une officine écologiste, parle des « effets cataclysmiques » du changement climatique dans les décennies à venir. Et il ne s’agit plus du bien-être des générations futures mais bien des générations présentes qui vivront tout au long de ce siècle. La croissance du PIB selon le modèle actuel est donc insoutenable.

   Mais la décroissance du PIB est politiquement et socialement instable. Malheureusement, la Grèce expérimente actuellement cette décroissance : le PIB y a reculé de plus de 25 % depuis 2008. Cela engendre une telle souffrance et une telle déstabilisation de la société que c’est la démocratie elle-même qui en est fragilisée.

   Le seul projet politique réaliste pour la décennie qui vient est donc à mes yeux le suivant : comment rendre notre modèle de croissance plus soutenable pour éviter de devoir décroître face aux limites de la planète, et comment rendre plus stable socialement un état de croissance très faible pour éviter d’avoir à rechercher en permanence une croissance insoutenable ?

   Pour réaliser ce nouveau projet pour la gauche, il faut justement réduire les inégalités. On le sait depuis les travaux du sociologue Thorstein Veblen en 1899, le modèle de consommation des plus riches sert de référence pour l’ensemble de la société. Les médias et la publicité nous renvoient une norme idéale de consommation qui n’est en fait accessible qu’à une toute petite minorité. Faire d’un modèle de consommation insoutenable sur le plan environnemental une référence tout en sachant que ce modèle est réservé à une infime minorité relève d’une forme de torture psychologique collective qui n’est pas sans expliquer, je le crois, une partie de nos souffrances. La réduction des inégalités possède donc un double bénéfice : elle diminue la consommation ostentatoire des plus aisés et améliore le bien-être, matériel et psychologique, d’un nombre beaucoup plus important de personnes, rendant ainsi la société plus stable.

   Une vision écologique de la lutte contre les inégalités de revenu conduit nécessairement à se poser la question de la différenciation sociale. Comme le rappellent les auteurs de cet ouvrage, la consommation de produits ne répond pas d’abord à une logique de besoin mais à une logique de différenciation sociale. La consommation est un signe extérieur de richesse et de transfert des qualités du produit consommé sur la personne qui consomme (si je consomme un produit exceptionnel, c’est parce que je le suis aussi). Nos sociétés de consommation font justement de cette consommation le mode de différenciation par excellence. Or, le désir de différenciation individuelle est aussi un héritage positif de la Renaissance et de l’humanisme. Ainsi, les formes d’organisation qui cherchent à refouler ce désir sont loin d’être des modèles. Je pense bien sûr aux sociétés totalitaires des années 1930 mais aussi à tous les fondamentalismes religieux qui font de la ressemblance la norme. Il nous reste donc à inventer au XXIe siècle un modèle de société qui reconnaît le désir de différenciation mais qui le réalise en dehors de la consommation de biens matériels, dont la multiplication à l’échelle de la planète est proprement insoutenable. Voilà un beau défi pour tous ceux qui s’intéressent à la Politique avec un P majuscule !

À propos des auteurs

   * Richard Wilkinson a joué un rôle majeur dans les recherches internationales consacrées aux déterminants de la santé. Il a étudié l’histoire de l’économie à la London School of Economics avant de se former en épidémiologie. Il est aussi professeur émérite à l’école de médecine de l’université de Nottingham, professeur honoraire de l’University College de Londres et professeur invité de l’université de York (Angleterre).
* Kate Pickett est professeur d’épidémiologie à l’université de York et membre du personnel scientifique du National Institute for Health Research. Elle a étudié l’anthropologie physique à Cambridge, les sciences nutritionnelles à Cornell et l’épidémiologie à l’université de Californie-Berkeley (États-Unis).

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* Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, Tim Jackson, 2010.

La croissance est terminée !

Pourquoi la croissance, c’est fini ?

Lorsque le mot « croissance » est cité 84 fois dans le communiqué du G20 de juin 2012, on peut penser que la question mérite d’être posée. Aussi, si vous avez une petite heure à consacrer au sujet, je vous recommande vivement cet article en quatre parties de Jean Gadrey, professeur émérite d’économie à l’Université de Lille1, membre de la commission Stiglitz sur les nouveaux indicateurs de richesse.

L’article « La baisse tendancielle du taux de croissance » (oct. 2009) se décompose ainsi :

Et si l’article vous a plu, je ne saurais que vous recommander la lecture de son livre « Adieu à la croissance »(192 p. 14 €, déc. 2011).

   Je vous invite également à lire l’interview de Dennis Meadows, co-auteur du rapport « Halte à la croissance ? » établi en 1972. Une actualisation« The limits to Growth – The 30-year update », sortie en 2004, a été traduite en français « Les limites à la croissance » en . . . 2012 ! L’actualisation conforte les projections faites en 1972. Lire l’interview :Nous n’avons pas mis fin à la croissance, la nature va s’en charger et La croissance mondiale va s’arrêter (juin 2012).

Sinon, prenez 5-10 mn pour lire ci-dessous un court résumé de l’article de J.Gadrey sus-cité.

   L’article « la baisse tendancielle du taux de croissance » de Jean Gadrey en quelques lignes et graphiques.

Premier constat, la baisse tendancielle du taux de croissance de 1950 à 2014 est UN FAIT :taux_croissance_france_1950-2014Source : Taux de croissance française de 1950 à 2014, INSEE,

    Remarque : Le taux de croissance est généralement fourni sans tenir compte de l’augmentation de la population. Or ce qui importe ce n’est pas la taille du gâteau (PIB) mais la taille des parts (PIB/habitant, cf. Bonus en fin d’article). Ce qui conduit à accentuer sensiblement la pente, la population française augmentant.

   Ce constat réalisé, Jean Gadrey fait l’inventaire des causes structurelles :

  1. Importance du secteur des services où les gains de productivité sont de fait limités : on ne peut obtenir des gains de productivité aussi importants que ceux qui ont permis de réduire l’emploi dans l’agriculture (mécanisation, remembrement) et l’industrie (robotisation). D’autant qu’en 2012, des gains substantiels ont déjà été atteints grâce à l’informatisation et la mise en réseau (collecte de l’information). Comment augmenter la productivité d’un enseignant, d’un soignant, d’un travailleur social, d’un conseiller, . . . Plus crûment : à quand l’enseignant ou le médecin robot ?

  2. Renchérissement du coût de l’énergie (hydrocarbures) et des ressources naturelles (minerais, …) : le prix du pétrole a été multiplié par un facteur deux à trois depuis 1975 pour des raisons politiques (OPEP). Le pétrole a passé son pic de production autour du milieu des années 2000. Ce fait physique conduit à une tendance haussière durable du prix du baril jusqu’à un niveau voisin des autres sources d’énergies, renouvelables (photovoltaïque, renouvelable, biomasse, …) ou non (pétrole non conventionnel, sables bitumineux, gaz de schistes …) ;Prix pétrole 1861-2005 BP-2007

   Ainsi il faut désormais faire mieux avec moins alors que durant les trente glorieuses l’on a fait mieux avec plus : de 1945 à 1980, multiplication par CINQ de la quantité de pétrole par habitant au niveau mondial puis, après une diminution de 20%, le niveau stagne depuis 1985. Probablement baissera-t-il encore étant donné l’accroissement de la population mondiale.

   Rajoutez à tout cela 40 ans de vie à crédit (dettes publiques et privées) et une dette écologique (changement climatique, effondrement de la biodiversité, . . . ) sur laquelle nous ne pourrons faire défaut, et il n’y a plus qu’à espérer le retour de Jésus !

   Et à ceux qui penseraient que la France décline(rait) à cause des 35 h, des dépenses publiques, de l’immigration, des minima sociaux, des allocations familiales, des fraudes aux prestations sociales, de trop-de-fonctionnaires, des grèves, de la fiscalité, des allocations chômage, des rigidités du contrat de travail, de la retraite à 60 ans, . . . ,  je propose le graphique suivant : il met en évidence la baisse tendancielle du taux de croissance de quatorze pays représentatifs de l’OCDE de 1962 à aujourd’hui. Notons que certains ne sont pas des exemples en terme de justices, sociale et économique.

   Au point de vue mondial, l’OCDE dans son rapport Horizon 2060 : perspectives de croissance économique globale à long terme (2012), écrit à la page 8 :  » De plus de 7 % par an pendant les dix dernières années, la croissance des pays hors OCDE tombera aux alentours de 5 % dans les années 2020 puis à environ la moitié de ce taux à l’horizon 2050, tandis que la croissance tendancielle de la zone OCDE s’établira autour de 1,75% à 2,25% par an en moyenne. »

   Si ce résumé personnel ne vous convainc pas alors lisez les quatre parties de l’article « La baisse tendancielle du taux de croissance » (J. Gadrey, oct. 2009) :

Le graphique ci-dessous synthétise les tendances prédites dans le rapport Meadows en 1972 (courbes en pointillés) et observées depuis (courbes continues) sur la période 1970-2000.

   Confondant, non ?

Espérons que l’humanité réagira avant l’effondrement prévisible d’ici 10 à 20 ans.À moins qu’il n’ait commencé en juillet 2007 avec la crise des subprimes, la chute de Lehman Brothers , . . .

À la date de cet article le sommet de la Terre Rio+20 vient de se terminer en retrait sur les engagements du premier sommet de la Terre de Rio en 1992, c’est à dire sur . . . RIEN !

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Bonus 
: autre présentation de la baisse tendancielle du taux de croissance, par décennie et par habitant, par Olivier Berruyer de l’excellent blog Les Crises :

Et maintenant, si vous y croyez encore un peu, je vous invite à entonner avec La Parisienne Libérée, cette prière à la croissance :