Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous

 Parce qu’un petit dessin vaut mieux qu’un long discours, tout d’abord cinq graphiques se passant de tout commen­taire. Pour une ving­taine de pays de l’OCDE, ils mettent en évidence une corré­la­tion signi­fi­ca­tive entre le niveau d’iné­ga­li­tés (abscisse) et un indi­ca­teur (ordon­née) pris dans les cinq domaines suivants : éduca­tion, santé, insé­cu­rité, inno­va­tion, écolo­gie.

ÉDUCATION : niveau en maths et en lecture/écriture et inéga­li­tés de reve­nus

inegaeduc

SANTÉ : taux d’adoles­cents en surpoids et inéga­li­tés de reve­nus

inegasurpoids

CRIMINALITÉ : taux d’in­car­cé­ra­tion et inéga­li­tés de reve­nus

inegaprisons

INNOVATION : taux de brevets et inéga­li­tés de reve­nus

inegabrevets

ÉCOLOGIE : taux de recy­clage et inéga­li­tés de reve­nus inengarecyclage

   Ces graphiques, repro­duits et commen­tés ci-dessous, sont tirés de l’ou­vrage Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous (2013) de Kate Pickett et Richard Wilkin­son, profes­seurs et cher­cheurs en épidé­mio­lo­gie dans des univer­si­tés anglaise et étasu­nienne. Ils y défendent la thèse origi­nale selon laquelle les inéga­li­tés sont néfastes pour tous, y compris pour les riches, à cause des tensions et des stress qu’elles causent.

   La rela­tion de cause à effet n’y est pas démon­trée mais un fais­ceau de corré­la­tion permet de l’ima­gi­ner comme très probable : ainsi il est démon­tré que le PIB par habi­tant pèse bien moins que le niveau des inéga­li­tés au sein d’une société sur l’al­lon­ge­ment de l’es­pé­rance de vie, le niveau de la crimi­na­lité, le taux de mater­nité précoce ou même la consom­ma­tion d’eau. Le niveau des inéga­li­tés pèse en revanche énor­mé­ment dans des domaines aussi variés que l’édu­ca­tion, le surpoids des adoles­cents, l’em­pri­son­ne­ment, mais aussi, plus surpre­nant, l’in­no­va­tion ou encore le recy­clage. C’est ce qu’illustre ci-dessous les cinq graphiques les plus signi­fi­ca­tifs de l’ou­vrage  mettant en évidence certaines corré­la­tions surpre­nantes.

   Que vous en soyez convaincu d’avance ou pas, ces quelques graphiques d’in­ter­pré­ta­tions aisés inter­pel­le­ront, il faut l’es­pé­rer, vos connais­sances réfrac­taires à la redis­tri­bu­tion qui serait de l’as­sis­ta­nat, lequel serait la cause prin­ci­pale du chômage, entre autres maux qui rongent notre société.

   À la suite de ces graphiques dont nous préci­sions les sources, vous trou­ve­rez de larges extraits de la préface.

Sources des cinq graphiques les plus marquants de l’ou­vrage : rela­tion entre inéga­li­tés de reve­nus et, éduca­tion, surpoids, crimi­na­lité, inno­va­tion, et recy­clage

    Pour les cinq graphiques présen­tées ci-dessus et repris ci-dessous, les inéga­li­tés de reve­nus (abscisse) sont mesu­rées à l’aune du rapport entre les reve­nus des 20% les plus riches et ceux des 20% les plus pauvres (source : Rapport sur le déve­lop­pe­ment humain, programme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment, 2003–2006).

Éduca­tion : niveau en maths et en lecture/écri­ture et inéga­li­tés de reve­nus

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Figure 8.1, page 168 Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : rapport PISA 2003. Les données inter­na­tio­nales harmo­ni­sées sur les niveaux d’ins­truc­tion proviennent du Programme Inter­na­tio­nal pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA), créé pour faire passer des tests harmo­ni­sés à des élèves de 15 ans dans divers pays.

Santé : taux d’adoles­cents en surpoids et inéga­li­tés de reve­nus

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Figure 7.2, page 149 Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : les pour­cen­tages d’ado­les­cents de 13 et 15 ans souf­frant de surpoids ont été publiés dans le rapport 2007 de l’UNICEF« La pauvreté des enfants en pers­pec­tive, vue d’en­semble du bien-être des enfants dans les pays riches ».

Crimi­na­lité : taux d’in­car­cé­ra­tion et inéga­li­tés de reve­nus

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Figure 11.1, page 222 Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : les taux de déte­nus proviennent des « Enquêtes des Nations Unies sur les tendances de la crimi­na­lité et le fonc­tion­ne­ment des systèmes de justice pénale » (2000).

Inno­va­tion : taux de brevets et inéga­li­tés de reve­nus

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Figure 15.3, page 329, Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous , © Les Petits matins.

Source : le taux de brevet provient de l’Or­ga­ni­sa­tion Mondiale de la Propriété Intel­lec­tuelle, Statis­tiques de propriété intel­lec­tuelle, publi­ca­tion A, Genève, OMPI, 2001

Écolo­gie : taux de recy­clage et inéga­li­tés de reve­nus

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Figure 15.5, page 340, Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous, © Les Petits matins.

Source : les taux de recy­clage proviennent de l’Austra­lia’s Planet Ark Foun­da­tion Trust

  Certes, cinq graphiques – ou plutôt des dizaines, sur cinq cents pages – ne font pas une démons­tra­tion. Sensible à l’objec­tion, Pascal Canfin répond dans sa préface : « Prises sépa­ré­ment, ces corré­la­tions ne montrent en réalité pas de rapport de cause à effet. Si les socié­tés les plus égali­taires sont aussi celles où le taux de crimi­na­lité est le plus faible, c’est peut-être le fait du hasard. ». « Mais, ajoute-t-il, si les socié­tés les plus égali­taires sont en même temps celles où l’état de santé est le meilleur, où la mobi­lité sociale est la plus forte … le hasard n’est plus possible ».

 Nota : autre présen­ta­tion de ces cinq graphiques sur le site de France Télé­vi­sions.

Préface de Pascal Canfin, extraits :

   Plus les riches sont riches, plus la société dans son ensemble est pros­père. Voilà l’un des piliers de l’idéo­lo­gie néoli­bé­rale. C’est ce que les écono­mistes appellent « l’ef­fet ruis­sel­le­ment » : la richesse des plus aisés descend progres­si­ve­ment dans toute la société grâce à la consom­ma­tion et à la richesse supplé­men­taire qu’ils produisent. L’éga­lité est peut-être dési­rable, mais ce sont les inéga­li­tés qui sont produc­tives et qui, au bout du compte, permettent à tous de vivre mieux.

   Tel est le cœur du raison­ne­ment qui a pu – et peut toujours – rendre légi­time aux yeux de la majo­rité l’ac­crois­se­ment de la richesse d’une mino­rité. Les inéga­li­tés peuvent paraître immo­rales, mais elles consti­tuent un mal pour un bien.

   Page après page, statis­tique après statis­tique, c’est cette thèse centrale du néoli­bé­ra­lisme que ce livre met en pièces. Le PIB par habi­tant pèse bien moins sur l’al­lon­ge­ment de l’es­pé­rance de vie, le niveau de la crimi­na­lité, le taux de mater­nité précoce ou même la consom­ma­tion d’eau que le niveau des inéga­li­tés au sein d’une société. Autre­ment dit, la meilleure poli­tique contre la délinquance – y compris la délinquance finan­cière – est de réduire les inéga­li­tés.

Un livre très influent

   Publié au Royaume Uni en mars 2009, six mois après la chute de la banque Lehman Brothers qui a déclen­ché la crise finan­cière, il rencontre un succès inat­tendu. Trois ans plus tard, 150.000 exem­plaires ont été vendus et le livre est dispo­nible dans 23 pays. Mais il aura fallu attendre 2013 pour dispo­ser d’une traduc­tion en français. […] !!!

   Compte tenu de la montée des inéga­li­tés en France depuis une décen­nie, le lecteur français trou­vera dans ce livre matière à de nombreuses réflexions. […]. Après la crise finan­cière dévas­ta­trice que le monde a connue en 2008, les zéla­teurs de la finance débri­dée ont perdu la bataille des idées. Ce livre vient élar­gir la pers­pec­tive et donne une force supplé­men­taire à notre combat.

   Au Royaume-Uni, en 2009, après trois décen­nies de domi­na­tion idéo­lo­gique du that­ché­risme à droite puis du blai­risme à gauche, ce livre est évidem­ment salué par la gauche social-démo­crate tradi­tion­nelle. The New States­man, la revue intel­lec­tuelle de la gauche britan­nique, le ­ couronne en décembre 2009 comme l’un des dix livres les plus impor­tants de la décen­nie. Son influence a été consi­dé­rable dans le monde anglo­phone. Ed Mili­band, le leader du Parti travailliste, s’y réfè­re… ainsi que David Came­ron, le Premier ministre conser­va­teur, mais aussi l’OCDE et le mouve­ment des indi­gnés améri­cains Occupy Wall Street. Aux États-Unis, le discours média­tique perma­nent, expliquant que la richesse des plus aisés est bonne pour tous, a conduit à retrou­ver des niveaux d’iné­ga­li­tés équi­va­lents à ceux qui exis­taient avant la grande crise finan­cière de . . . 1929. […]

   On pour­rait objec­ter que la multi­pli­ca­tion des statis­tiques montrant le lien entre le niveau d’iné­ga­li­tés et l’état de santé ou le bien-être social ne permet pas d’éta­blir une causa­lité mais, au mieux, une corré­la­tion. Prises sépa­ré­ment, ces corré­la­tions ne montrent en réalité pas de rapport de cause à effet. Si les socié­tés les plus égali­taires sont aussi celles où le taux de crimi­na­lité est le plus faible, c’est peut-être le fait du hasard. Mais si les socié­tés les plus égali­taires sont en même temps les plus sûres, celles ou l’état de santé est le meilleur, où la mobi­lité sociale est la plus forte, … le hasard n’est plus possible. Une fois que vous aurez lu ce livre, il sera diffi­cile de vous convaincre que plus les riches sont riches plus les pauvres vivent mieux.

   Un argu­ment souvent avancé pour défendre les inéga­li­tés est l’es­prit d’en­tre­prise : peut-être que l’on vit mieux dans une société plus égali­taire, mais on innove moins et, à long terme, on s’ap­pau­vrit. Les exemples de Google, Apple et autre Twit­ter aux États-Unis peuvent venir confir­mer cette idée. Pour­tant, le nombre de brevets par habi­tant y est plus faible qu’au Japon, une société égale­ment très inno­vante sur le plan tech­nique et beau­coup plus égali­taire que les États-Unis. En Europe, il y a beau­coup plus d’in­no­va­tions en Finlande et en Alle­magne qu’en Italie et au Portu­gal, des pays pour­tant plus inéga­li­taires. L’es­prit d’ini­tia­tive n’a donc en rien besoin d’un terreau inéga­li­taire pour pros­pé­rer.

   Si les inéga­li­tés sont fina­le­ment assez large­ment accep­tées comme un « mal inéluc­table », c’est aussi parce qu’elles sont cachées. Car les inéga­li­tés sont beau­coup plus fortes qu’on ne le croit géné­ra­le­ment. Para­doxa­le­ment, plus elles sont fortes, moins elles se voient : en effet, plus la société est inéga­li­taire, plus elle est frag­men­tée et moins les personnes de niveaux sociaux diffé­rents se croisent dans l’es­pace public comme privé. Qui sait vrai­ment qu’en France 50 % du patri­moine est possédé par les 10 % des Français les plus riches ?

   Dans cet ouvrage, les auteurs font réfé­rence à une étude marquante publiée en 2011 aux États-Unis. Un échan­tillon de plus de cinq mille Améri­cains se voit présen­ter trois niveaux théo­riques d’iné­ga­li­tés dans une société : aucune inéga­lité ; des inéga­li­tés corres­pon­dant, de facto et sans qu’ils ne le sachent, à la Suède ; et un troi­sième scéna­rio corres­pon­dant à la société améri­caine. Près de 92% des répon­dants ont exprimé une préfé­rence pour la répar­ti­tion « à la suédoise », et ce quelle que soit leur couleur poli­tique : démo­crate ou répu­bli­cain.

   Bien que le livre laisse ouvert le débat sur le « bon » niveau d’iné­ga­li­tés à atteindre et qu’il ne soit pas ­ pres­crip­tif en termes de poli­tiques publiques, il réha­bi­lite l’objec­tif de réduc­tion des inéga­li­tés de reve­nus comme un objec­tif struc­tu­rant des poli­tiques publiques pour obte­nir des effets posi­tifs en matière de santé, de lutte contre la délinquance, de meilleur fonc­tion­ne­ment de l’as­cen­seur social, …

   La première dimen­sion d’une poli­tique redis­tri­bu­tive reste bien sûr la fisca­lité. On le sait, les taux d’im­po­si­tion des plus riches comme des grandes entre­prises sont infé­rieurs à ceux des classes moyennes et des PME. D’où la néces­sité de taxer les reve­nus du capi­tal au même niveau que ceux du travail et de lutter plus effi­ca­ce­ment contre les para­dis fiscaux et l’éva­sion fiscale. Toute­fois, si les inéga­li­tés sont massives, l’im­pôt sur les personnes comme sur les entre­prises est insuf­fi­sant pour les combattre. Car il faut alors atteindre des taux d’im­po­si­tion très impor­tants, poli­tique­ment diffi­ciles à instau­rer dans des socié­tés qui ont accepté en amont des niveaux d’iné­ga­li­tés massifs. Ainsi, les socié­tés où les taux d’im­po­si­tion sont les plus élevés, comme les pays du nord de l’Eu­rope, sont aussi les socié­tés les plus égali­taires, non pas tant parce que l’im­pôt permet de réta­blir l’éga­lité, mais parce que des socié­tés qui valo­risent des taux d’im­pôts élevés sont aussi celles qui produisent le moins d’iné­ga­li­tés avant impôt. Le rôle de l’im­pôt est alors moins de réduire les inéga­li­tés de reve­nus par la redis­tri­bu­tion que de socia­li­ser la produc­tion des biens publics qui béné­fi­cient à tous de manière égale, comme l’édu­ca­tion, la santé, les trans­ports collec­tifs, …

Inéga­li­tés et écolo­gie

   Ce livre intègre [aussi] la ques­tion écolo­gique au cœur de son analyse. Il dépasse ainsi la vision social-démo­crate tradi­tion­nelle, qui consiste à produire le plus possible sans s’in­ter­ro­ger sur la nature de ce qui est produit, pour redis­tri­buer ensuite.

   Les auteurs montrent ainsi qu’à partir d’un certain niveau de richesse collec­tive, l’aug­men­ta­tion supplé­men­taire de cette richesse produit beau­coup moins d’ef­fets posi­tifs que dans les pays plus pauvres, où la crois­sance du PIB est une des condi­tions de l’amé­lio­ra­tion du bien-être. Un tel débat sur la crois­sance peut paraître décalé tant la recherche de la crois­sance du PIB semble faire l’objet d’un consen­sus absolu et consti­tuer l’al­pha et l’oméga de toute poli­tique. Moins la crois­sance est là, plus elle appa­raît dési­rable. Pour­tant, même si cela reste un débat souvent diffi­cile à faire entendre pour le respon­sable poli­tique que je suis, je crois, en tant qu’é­co­lo­giste, qu’il est plus que jamais néces­saire de le faire vivre. Compte tenu de notre évolu­tion démo­gra­phique comme des gains de produc­ti­vité de plus en plus faibles réali­sés chaque année, ce que les écono­mistes appellent notre « crois­sance poten­tielle », c’est-à-dire la crois­sance que nous pour­rions réali­ser si tout allait bien, ne dépasse plus les 1,5 à 2 % par an, bien loin des niveaux atteints pendant les fameuses Trente Glorieuses. L’éco­no­mie française entre donc dura­ble­ment dans une ère de crois­sance faible. Le lecteur pourra objec­ter que des pays euro­péens connaissent une crois­sance plus forte, et citer – néces­sai­re­ment – l’Al­le­magne. Pour­tant, à y regar­der de près, l’Al­le­magne connaît, elle aussi, une crois­sance faible, de 0,7 % en 2012 et de 0,3 % prévu en 2013.

   Plutôt que de masquer cette réalité, il nous faut l’af­fron­ter. Tim Jack­son, auteur d’un ouvrage de réfé­rence, Pros­pé­rité sans crois­san­ce*, résume bien la situa­tion : « La crois­sance est insou­te­nable, la décrois­sance est instable. » En effet, notre modèle de crois­sance ignore les limites de la planète, et si tous les êtres humains vivaient comme les Français il nous faudrait 2,5 planètes. Or – je crois que c’est un fait établi – nous n’en avons qu’une ! La Banque mondiale, qui n’est pas à propre­ment parler une offi­cine écolo­giste, parle des « effets cata­clys­miques » du chan­ge­ment clima­tique dans les décen­nies à venir. Et il ne s’agit plus du bien-être des géné­ra­tions futures mais bien des géné­ra­tions présentes qui vivront tout au long de ce siècle. La crois­sance du PIB selon le modèle actuel est donc insou­te­nable.

   Mais la décrois­sance du PIB est poli­tique­ment et socia­le­ment instable. Malheu­reu­se­ment, la Grèce expé­ri­mente actuel­le­ment cette décrois­sance : le PIB y a reculé de plus de 25 % depuis 2008. Cela engendre une telle souf­france et une telle désta­bi­li­sa­tion de la société que c’est la démo­cra­tie elle-même qui en est fragi­li­sée.

   Le seul projet poli­tique réaliste pour la décen­nie qui vient est donc à mes yeux le suivant : comment rendre notre modèle de crois­sance plus soute­nable pour éviter de devoir décroître face aux limites de la planète, et comment rendre plus stable socia­le­ment un état de crois­sance très faible pour éviter d’avoir à recher­cher en perma­nence une crois­sance insou­te­nable ?

   Pour réali­ser ce nouveau projet pour la gauche, il faut juste­ment réduire les inéga­li­tés. On le sait depuis les travaux du socio­logue Thor­stein Veblen en 1899, le modèle de consom­ma­tion des plus riches sert de réfé­rence pour l’en­semble de la société. Les médias et la publi­cité nous renvoient une norme idéale de consom­ma­tion qui n’est en fait acces­sible qu’à une toute petite mino­rité. Faire d’un modèle de consom­ma­tion insou­te­nable sur le plan envi­ron­ne­men­tal une réfé­rence tout en sachant que ce modèle est réservé à une infime mino­rité relève d’une forme de torture psycho­lo­gique collec­tive qui n’est pas sans expliquer, je le crois, une partie de nos souf­frances. La réduc­tion des inéga­li­tés possède donc un double béné­fice : elle dimi­nue la consom­ma­tion osten­ta­toire des plus aisés et améliore le bien-être, maté­riel et psycho­lo­gique, d’un nombre beau­coup plus impor­tant de personnes, rendant ainsi la société plus stable.

   Une vision écolo­gique de la lutte contre les inéga­li­tés de revenu conduit néces­sai­re­ment à se poser la ques­tion de la diffé­ren­cia­tion sociale. Comme le rappellent les auteurs de cet ouvrage, la consom­ma­tion de produits ne répond pas d’abord à une logique de besoin mais à une logique de diffé­ren­cia­tion sociale. La consom­ma­tion est un signe exté­rieur de richesse et de trans­fert des quali­tés du produit consommé sur la personne qui consomme (si je consomme un produit excep­tion­nel, c’est parce que je le suis aussi). Nos socié­tés de consom­ma­tion font juste­ment de cette consom­ma­tion le mode de diffé­ren­cia­tion par excel­lence. Or, le désir de diffé­ren­cia­tion indi­vi­duelle est aussi un héri­tage posi­tif de la Renais­sance et de l’hu­ma­nisme. Ainsi, les formes d’or­ga­ni­sa­tion qui cherchent à refou­ler ce désir sont loin d’être des modèles. Je pense bien sûr aux socié­tés tota­li­taires des années 1930 mais aussi à tous les fonda­men­ta­lismes reli­gieux qui font de la ressem­blance la norme. Il nous reste donc à inven­ter au XXIe siècle un modèle de société qui recon­naît le désir de diffé­ren­cia­tion mais qui le réalise en dehors de la consom­ma­tion de biens maté­riels, dont la multi­pli­ca­tion à l’échelle de la planète est propre­ment insou­te­nable. Voilà un beau défi pour tous ceux qui s’in­té­ressent à la Poli­tique avec un P majus­cule !

À propos des auteurs

   * Richard Wilkin­son a joué un rôle majeur dans les recherches inter­na­tio­nales consa­crées aux déter­mi­nants de la santé. Il a étudié l’his­toire de l’éco­no­mie à la London School of Econo­mics avant de se former en épidé­mio­lo­gie. Il est aussi profes­seur émérite à l’école de méde­cine de l’uni­ver­sité de Nottin­gham, profes­seur hono­raire de l’Univer­sity College de Londres et profes­seur invité de l’uni­ver­sité de York (Angle­terre).
* Kate Pickett est profes­seur d’épi­dé­mio­lo­gie à l’uni­ver­sité de York et membre du person­nel scien­ti­fique du Natio­nal Insti­tute for Health Research. Elle a étudié l’an­thro­po­lo­gie physique à Cambridge, les sciences nutri­tion­nelles à Cornell et l’épi­dé­mio­lo­gie à l’uni­ver­sité de Cali­for­nie-Berke­ley (États-Unis).

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* Pros­pé­rité sans crois­sance. La tran­si­tion vers une écono­mie durable, Tim Jack­son, 2010.

4 réflexions sur “ Pourquoi l’éga­lité est meilleure pour tous ”

  1. Merci d’avoir donné ce résumé très intéressant. La question avait déjà été abordée sur les-crises.fr à propos d’un économiste anglais qui disait à peu près la même chose.

  2. @JPS : merci pour le compliment. Je n’ai pas retrouvé dans la rubrique crise des inégalités du site les-crises (je ne le connais que depuis mars 2012), l’article en question. Si vous le
    retrouvez . . . j’en ferais volontiers un lien.

     

  3. Bonjour,

    Un point m’a frappé dans ces extraits:notre ignorance de la réalité des inégalités.

    Ou je dirai plutôt, notre déni…qui se cache sous des  « il(elle) aurait dû, il(elle) aurait pu…etc…..

    et qui du coup, donne à penser que la misère se mérite, d’une certaine manière.

    J’ose espérer que son hasard n’atteindra jamais ceux qui pensent « qu’il aurat dû, pu, ect…….. »

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